Quand j'avais 30 ans en 2006
Je suis installé un peu à l'étroit dans mon appartement du 15ème sous-sol. Je caresse un Electrocat, blottis sur mes genoux. Depuis que les ingénieurs ont intégrés un système de chaleur sous la peau artificielle de cet animal électronique, j'apprécie beaucoup plus son contact.
Je me remémore sans plaisir l'âge déjà lointain où les interdits et les règles n'étaient que des mesures plus ou moins appropriées - quoique déjà fort critiquées en leur temps - pour le maintien et l'évolution de notre société.
Nous sommes en 2061. J'ai 85 ans et ce soir, je mourrai.
2006 :
Les journaux télévisés devinrent terribles de banalité : réchauffement climatique, attentats en Irak, reportages sur la chirurgie esthétique ou l’anorexie. Pour se donner bonne conscience, et mauvaise à nous, les journalistes nous montrèrent également quelques images de petits enfants somaliens décharnés. Comme chaque année en hiver, ils consacrèrent la moitié du temps d’antenne aux méfaits et aux bonheurs de la neige. Quelle redondance ! Comme chaque année en été, ils nous rabâchèrent avec l’horrible canicule et la merveilleuse expérience de la piscine et de la mer. S’il faisait trop chaud, c’était la faute au CO2 et à l’inconscience des hommes ; s’il faisait trop froid, c’était la faute aux dérèglements dus au réchauffement. Et comme de bien entendu, ces intépides moralistes s’accordèrent à nous blâmer de notre ignorance tout en nous signalant qu’il n’était pas trop tard pour bien faire. Mais depuis deux ou trois ans, ils nous lâchèrent enfin avec la crise de la « vache folle », autrement appelée « maladie de Creutzfeld-Jakob ». Les scientifiques avaient-ils trouvé un remède contre cette tare ? Non, bien sûr, mais après de longs mois de bourrage de crâne intensif, les rédactions décidèrent de déplacer le faisceau de leur intérêt sur un autre animal. Les ventes de viande de bœuf reprirent et celles des volailles s’effondrèrent. Moi, je n'avais jamais consommé autant de boeuf et ma santé m'en remercia jusqu'à ce jour.
Pauvre homme ! Toi qui croit ce que l’on te dit. C’est vrai que tu n’as pas d’autres issues, on t’oblige à penser, on te lobotomise. Mais le bourrage de crâne n’a pas que des mauvais côtés. Par exemple, je trouve épatant que des mômes analphabètes « essémesseurs » prononcent « Creutzfeld-Jacob » en sachant qu’il s’agit d’une maladie affectant les bovidés. Comment ces pauvres bougres l’eurent-ils su sans la lobotomisation informationnelle ? Comment eus-je compris que la guerre c’est mal sans la télévision ?
Cela me rappelle Adi. Adi était un bon collègue de travail. Suivant le mouvement, il boycotta en 2003 un célèbre soda, attribut gazeux d’américanisme absolu, lors de l’envahissement de l’Irak par les troupes de Jesse James. Tout y passa : SMS, e-mail à tous ses contacts, déclarations semi-publiques en faveur d’une abstinence totale. Ouh ! les vilains Ricains. Y sont méchants, donc y faut plus acheter du ****-****. En 2006, non seulement les ventes de l’infecte boisson brunâtre ne se portèrent jamais aussi bien, mais en plus, Adi en était devenu l’un des meilleurs représentant commercial !!! Adi, comme ses pairs, a la mémoire courte. A chaque nouvel événement, on efface et on réécrit par-dessus. Ce n’est pas douloureux, au contraire, c’est agréable. On nourrit sa conscience ainsi. Et on apaise ses angoisses.
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22 Mai 2007 à 18:45 dans
- Récits, essais


